Discours de Strasbourg - Laïcité et concordat dans l’argumentation de Mme Le Pen

Publié le par alexbof

Discours de Strasbourg

Laïcité et concordat dans l’argumentation de Mme Le Pen

 

Le 12 février 2012, Mme Le Pen tenait un meeting en vue de la prochaine élection présidentielle à Strasbourg. Lors de ce discours d’une heure trente environ, dont l’intitulé était « immigration, insécurité, laïcité, place à l’action ! ». La jonction entre les deux premiers termes n’est pas nouvelle au Front National et n’est donc guère surprenante. En revanche, depuis l’élection de Mme Le Pen à la présidence du parti, la laïcité est devenue un élément d’une importance inédite dans le programme du Front National. Le discours de Strasbourg de Mme Le Pen était doublement intéressant puisqu’elle revenait sur ce thème de la laïcité dans une ville et une région qui connaissent, on le sait, le régime concordataire de 1801.



Lors de ce discours, Mme Le Pen prend la défense du régime concordataire. L’exercice peut sembler périlleux pour celle qui entend dans le même temps se revêtir du costume de défenderesse de la laïcité menacée. Il faut alors se demander comment Mme Le Pen peut à la fois défendre laïcité et concordat.



Pour ce faire, il convient de retracer l’argumentation de Mme Le Pen dans ce discours. L’oratrice commence par rappeler que « la France est un pays de tradition chrétienne » ; elle invoquera également les « racines chrétiennes » de la France, expression classique pour qui défend l’héritage de la religion catholique dans l’Hexagone. Elle poursuit en parlant des gouvernements « UMPS » : « Ont-ils tous oublié que la France est le pays des blancs manteaux des cathédrales, que durant quinze siècles le catholicisme fut la religion des français ? Cette histoire, cessons de vouloir la nier ou de vouloir la contourner. ». Mme Le Pen ajoute que l’absence de reconnaissance par l’Etat d’une religion ne vaut ni négation ni mépris ; elle prend alors l’exemple des traditions religieuses hindouistes dans la population créole des territoires d’outre-mer.



Abordant les problèmes communautaristes posés par certaines religions (une certaine religion ?) à la laïcité, Mme Le Pen repousse les accusations envers les communautés catholiques dites intégristes, notamment de celle de Saint-Nicolas du Chardonnet. « Je n’ai jamais entendu que Saint-Nicolas du Chardonnet exerçait des pressions, des menaces, cherchait à faire changer la loi de la république » poursuit Mme Le Pen, qui déclare qu’il en va de même pour les communautés protestante et juive. « Le problème aujourd’hui », révèle-t-elle, « c’est le problème de ceux qui exigent au nom du fondamentalisme islamique ».

 


Mme Le Pen a trouvé le coupable, mais elle se défend ensuite de prôner une « fausse laïcité », comme elle le dit elle-même, qui ne viserait que les problèmes posés par l’Islam en France. Mme Le Pen prônerait au contraire un retour au réel : « Je parle de la réalité ».


Voici comment Mme Le Pen entreprend de justifier le régime concordataire dans une région de France. Elle évoque ainsi « un legs de l’histoire », arguant que « c’est important l’histoire, même si je sais que Sarkozy ne la fait plus apprendre ». Elle défend ainsi l’extension du concordat à d’autres confessions : l’islam n’a pas de justification historique dans la région, et même d’autres religions présentes depuis plus longtemps n’ont pas eu droit à cette extension. L’argument du nombre n’a ici aucune valeur. Après avoir fait huer la construction d’un premier cimetière musulman en France à Strasbourg (première étape vers l’extension du concordat à l’Islam selon Mme Le Pen), elle finit ce passage du discours en rappelant que toute extension du régime concordataire ferait perdre sa spécificité audit régime ; et que toute concession en faveur de l’Islam serait « capitulation »  et en annoncerait de nouvelles.



Ce discours, s’il a convaincu le public du meeting à en juger par ses réactions, ne va pas sans certaines contradictions. Il paraît tout d’abord plaisant – ou tragique -  que le nouvel héraut – « le dernier » pour Mme Badinter - de la laïcité défende un régime concordataire. La loi de 1905 a mis fin au régime concordataire en France ; il semblerait que l’on trouve ici deux adversaires opposés, mais que Mme Le Pen entend réconcilier au nom d’arguments historiques, « réalistes » et juridiques.



L’argumentation historique consiste ainsi à rappeler que la France, comme l’Alsace-Moselle, est une « terre de tradition chrétienne » ; et que l’Islam n’a une présence que récente sur ces territoires. Autre argument qui justifie le régime en place : le recours au « réel » ; de même que les religions du Concordat ne posent aucun problème à la laïcité en France, la religion islamique est ainsi un certain facteur de troubles dans le pays – mais même si elle ne l’était pas, l’argument historique vient au secours de l’extension du régime du Concordat.



L’argument juridique consiste à rappeler que l’Islam s’oppose à certaines valeurs républicaines, notamment par ses « prières de rue » et ses heures d’ouverture imposées aux femmes dans certaines piscines du nord de la France. Cependant, Mme Le Pen rappelle aussi à de nombreuses reprises dans son discours l’article premier de la Constitution de la Vème République stipulant que la France est une République « indivisible » et « laïque ». N’y a-t-il pas alors double contradiction ? Mme Le Pen défend une exception à la République indivisible, et qui plus est, une exception qui va au rebours de la République laïque ; en défendant le régime concordataire, elle prend ainsi le contre-pied de deux des attributs républicains à la fois.



Mme Le Pen dit enfin : « l’Islam devra s’adapter à la laïcité, socle de la république, fondement de nos valeurs. » Certes. Mais à quoi bon donner le mauvais exemple ?

 

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